Un filet public sous le salaire des 20-24 ans
Un jeune de 20 à 24 ans qui travaille aujourd'hui touche, en moyenne, un salaire net qui suffit rarement à couvrir un loyer, des charges et de quoi manger dans les grandes villes. Face à ce constat, l'État complète chaque mois des centaines de milliers de fiches de paie via la prime d'activité (PPA). En croisant les données de la CNAF et de l'INSEE, département par département, on peut mesurer précisément l'ampleur de ce filet : 822 848 jeunes de 20 à 24 ans en bénéficient en France, et l'écart de salaire qui justifie cette aide n'est pas le même partout.
Le mécanisme est connu de tous les acteurs du marché du travail : un salaire d'embauche proche du SMIC ne suffit pas à vivre seul dans la majorité des grandes agglomérations françaises, et la prime d'activité vient combler cet écart plutôt que de forcer une hausse directe des salaires. Pour un employeur, cela peut se lire comme un transfert implicite d'une partie du coût du travail des jeunes vers le budget de l'État — une lecture qui explique en partie pourquoi la PPA revient régulièrement dans les arbitrages d'économies budgétaires, sans que le dataset ne permette de mesurer un effet réel sur la politique salariale des employeurs, alors même qu'elle irrigue plusieurs centaines de milliers de foyers de cette seule tranche d'âge.
Cette étude ne prouve pas que la prime d'activité "cause" les bas salaires jeunes — elle montre où, concrètement, l'aide publique et l'écart de rémunération avec les générations suivantes se superposent le plus.
L'ampleur nationale de l'aide
Au mois de référence de février 2026, la CNAF recense 690 370 foyers dans lesquels vit au moins un jeune de 20 à 24 ans percevant la prime d'activité, pour un total de 822 848 bénéficiaires. L'écart entre les deux — 19,2 % de bénéficiaires en plus par rapport aux foyers — tient à la composition familiale : un même foyer peut compter plusieurs jeunes actifs de la tranche d'âge, ou un jeune en couple dont le conjoint est également couvert par le calcul du droit.
Ces 822 848 personnes se partagent un montant total de 103 336 439 € versés chaque mois par la CNAF au titre de cette seule tranche d'âge. Le département médian de notre échantillon reçoit 774 050 € par mois pour ses 20-24 ans — un chiffre qui masque un écart considérable entre un grand département urbain et un département rural peu peuplé, comme le montre la suite de cette étude.
Avant de comparer les départements entre eux, un point de méthode s'impose : le montant total versé par département et son nombre de bénéficiaires évoluent presque à l'identique, avec une corrélation de 0,998 sur les 101 départements. Un montant total élevé signale donc avant tout un grand nombre de jeunes actifs dans le département, pas un niveau d'aide par personne plus généreux. C'est pour cette raison que les portraits départementaux qui suivent s'appuient surtout sur l'écart de salaire plutôt que sur les montants bruts, qui restent d'abord un effet de taille de population.
Le graphique ci-dessous situe les huit départements où le nombre de bénéficiaires est le plus élevé. Sans surprise, ce sont des départements très peuplés et à fort bassin d'emploi peu qualifié pour les jeunes actifs — une réalité qui recoupe directement les tensions que l'on retrouve sur le marché de l'emploi et de l'alternance pour cette classe d'âge.
Huit départements, huit visages du même filet
Le montant total versé par département dépend surtout de sa population. Ce qui varie vraiment d'un territoire à l'autre, c'est l'écart entre le salaire net des moins de 25 ans et celui des 25-39 ans — c'est-à-dire la marche que ce jeune actif doit encore grimper avant de sortir du besoin de complément. Huit départements illustrent ce contraste, du plus modeste au plus large.
Nord : le plus grand nombre de bénéficiaires du pays
Avec 30 183 foyers et 38 556 bénéficiaires, le Nord concentre le plus grand nombre de jeunes de 20-24 ans sous PPA de France, pour un montant total de 4 743 469 € par mois. Le salaire net moyen des moins de 25 ans y est de 1 621 €, contre 2 383 € pour les 25-39 ans, soit un écart de 47 %. Un département industriel et démographiquement jeune, où le volume de bénéficiaires reflète d'abord la taille de la population active.
Rhône : la métropole lyonnaise, un écart qui se creuse
Le Rhône compte 28 669 bénéficiaires pour un montant total de 3 775 961 €. Le salaire net moyen des moins de 25 ans, 1 669 €, grimpe à 2 646 € pour les 25-39 ans : un écart de 58,5 %, nettement supérieur à la moyenne nationale. Dans le Rhône, les salaires des 25-39 ans progressent nettement plus que ceux des 20-24 ans, ce qui élargit l'écart relatif au-delà de la moyenne nationale — le dataset ne permet pas d'en identifier la cause précise.
Paris : l'écart le plus large de tout le dataset
À Paris, 21 870 jeunes touchent la PPA, pour un montant total de 3 019 730 €. Le salaire net moyen des moins de 25 ans y est de 1 702 €, mais celui des 25-39 ans atteint 3 445 €. L'écart, 102,4 %, est le plus élevé des 101 départements du dataset : à Paris, le salaire double presque entre le début de carrière et la trentaine, ce qui rend le passage par la PPA quasiment obligé pour un jeune actif payé au niveau parisien du bas de l'échelle.
Hauts-de-Seine : le salaire des 25-39 ans le plus élevé de France
Les Hauts-de-Seine comptent 14 953 bénéficiaires pour un montant total de 1 995 094 €. Le salaire net moyen des moins de 25 ans, 1 724 €, y est déjà l'un des plus hauts du pays, mais celui des 25-39 ans culmine à 3 452 €, le maximum du dataset. L'écart atteint 100,2 %, quasiment aussi large qu'à Paris : une possible conséquence de la présence du pôle d'affaires de La Défense, mais le dataset départemental ne permet pas de l'isoler statistiquement de l'effet démographique global du département.
Yvelines : le salaire d'entrée le plus élevé, un écart plus contenu
Les Yvelines affichent 13 193 bénéficiaires pour un montant total de 1 727 488 €. C'est le seul département du dataset où le salaire net moyen des moins de 25 ans atteint 1 778 €, le maximum observé sur les 101 départements. Celui des 25-39 ans est de 2 886 €, soit un écart de 62,3 %. Un salaire d'entrée déjà élevé n'efface donc pas la PPA, mais réduit la marche à franchir par rapport à Paris ou aux Hauts-de-Seine voisins.
Mayotte : le plus petit dataset, le salaire le plus bas
Mayotte est le plus petit territoire de l'étude, avec seulement 208 foyers et 412 bénéficiaires, pour un montant total de 26 212 € par mois — le minimum du dataset sur les trois indicateurs CNAF. Le salaire net moyen des moins de 25 ans y est de 1 408 €, le plus bas de France, contre 2 036 € pour les 25-39 ans, également le minimum du dataset. L'écart relatif, 44,6 %, reste proche de la moyenne nationale : c'est tout le niveau de salaire qui est décalé vers le bas, pas seulement celui des débutants.
La Réunion : un écart proche de la moyenne, un territoire ultramarin
La Réunion compte 11 711 bénéficiaires pour un montant total de 1 542 766 €. Le salaire net moyen des moins de 25 ans, 1 427 €, est le deuxième plus bas du dataset après Mayotte, et celui des 25-39 ans atteint 2 120 €. L'écart, 48,6 %, se situe légèrement au-dessus de la moyenne nationale : les salaires ultramarins démarrent bas, et progressent ensuite à un rythme comparable au reste du pays.
Creuse : l'écart le plus resserré parmi les huit
À l'autre extrémité, la Creuse — département rural le moins peuplé de métropole — compte 844 foyers et 1 046 bénéficiaires, pour un montant total de 129 380 €. Le salaire net moyen des moins de 25 ans, 1 557 €, est proche de la médiane nationale ; celui des 25-39 ans, 2 049 €, l'est également. L'écart, 31,6 %, est le plus resserré des huit départements présentés : en Creuse, la progression salariale entre le début de carrière et la trentaine est plus douce qu'ailleurs — pas nécessairement parce que les débutants sont mieux payés, mais parce que les salaires plus expérimentés y progressent moins qu'à Paris ou dans les Hauts-de-Seine.
Pris ensemble, ces huit portraits dessinent deux France différentes. D'un côté, l'Île-de-France et les grandes métropoles (Paris, Hauts-de-Seine, Rhône, Yvelines), où l'écart de salaire dépasse ou frôle les 60 %, parfois plus de 100 % : un salaire d'entrée déjà supérieur à la moyenne nationale n'empêche pas un décrochage marqué avec la génération suivante. De l'autre, les territoires ruraux ou ultramarins (Creuse, Mayotte, La Réunion), où l'écart relatif reste plus proche de la moyenne nationale de 44 %, non pas parce que les débutants y sont mieux payés, mais parce que l'ensemble de l'échelle salariale y est plus resserrée. Le Nord occupe une position intermédiaire : c'est le volume qui domine, pas l'écart.

