Accidents du travail : les jeunes recrutés en masse dans les secteurs les plus dangereux
Aucun organisme ne publie ce chiffre. La CNAM sait combien d'accidents du travail surviennent dans chaque secteur. L'URSSAF sait dans quels secteurs on embauche des moins de 25 ans. Personne ne croise les deux. C'est ce que fait cette étude, secteur NAF par secteur NAF, sur l'année 2024 : on regarde où l'indice de fréquence des accidents grimpe, puis on regarde si c'est justement là qu'on recrute le plus de jeunes. Le résultat n'est pas une surprise de degré, c'est un écart net : les secteurs qui recrutent le plus massivement des moins de 25 ans affichent un indice de fréquence des accidents largement supérieur à la moyenne des autres secteurs. C'est aussi une question de tarification : les cotisations « accidents du travail - maladies professionnelles » (AT/MP) que paie chaque employeur dépendent en partie de la sinistralité observée dans son secteur, sans distinguer l'âge des salariés exposés — un secteur qui recrute jeune et se blesse beaucoup mutualise ce coût avec l'ensemble de sa branche, plutôt que de le porter spécifiquement sur le risque qu'il fait courir à ses nouvelles recrues.
Deux bases qui ne se parlent jamais
Le dataset croise deux sources publiques indépendantes sur l'année 2024 : la sinistralité par section NAF1 publiée par l'Assurance Maladie - risques professionnels (data.ameli.fr) et les déclarations préalables à l'embauche (DPAE) par tranche d'âge et secteur publiées par l'URSSAF (open.urssaf.fr). La jointure se fait sur la section NAF (A à S, 19 sections présentes dans les deux sources sur les 21 sections officielles — T et U n'existent pas dans la nomenclature NA38 utilisée par l'URSSAF). Chaque ligne du tableau qui suit porte donc un indice de fréquence des accidents du travail et un volume d'embauches DPAE de moins de 25 ans, pour le même secteur, la même année.
Sur ces 19 secteurs, l'indice de fréquence moyen des accidents du travail est de 23,7 pour 1 000 salariés, avec une médiane à 26,4. L'écart est large : du secteur le plus sûr, l'information-communication à 3,3, au plus accidentogène, les transports et l'entreposage à 46,7, l'indice varie du simple au quatorzuple.
Au global, ces 19 secteurs cumulent 548 469 accidents du travail déclarés en 2024 pour un effectif combiné de 20 791 597 salariés. C'est ce rapport entre accidents et effectif — pas un simple comptage brut d'accidents — que mesure l'indice de fréquence, ce qui permet de comparer un petit secteur comme l'agriculture à un très gros employeur comme le commerce sans que la taille ne fausse la lecture.
L'indice de fréquence, secteur par secteur
Le graphique ci-dessous classe les 19 secteurs par indice de fréquence décroissant. Trois profils s'en dégagent.
Indice de fréquence des accidents du travail par secteur, 2024 (source : CNAM data.ameli.fr).
En tête, les transports et l'entreposage culminent à 46,7, suivis de la santé humaine et de l'action sociale à 42,5, de la construction à 41,2 et des arts et spectacles à 40. Viennent ensuite la production et distribution d'eau, l'assainissement et la gestion des déchets à 37,1, puis les activités de services administratifs et de soutien (qui englobent l'intérim) à 33,9. Un second groupe se tient autour de 25 à 28 : les industries extractives à 27,8, l'hébergement-restauration à 27,2, l'agriculture à 27, le commerce à 26,4 et l'industrie manufacturière à 24,5. En bas de classement, l'information-communication à 3,3 et les activités financières et d'assurance à 3,7 ferment la marche : ce sont des secteurs de bureau, sans manutention ni chantier.
Entre ces deux extrêmes, un troisième groupe se tient en position intermédiaire : les autres activités de services à 18,5, l'administration publique à 15,1, l'immobilier à 14,2, l'enseignement à 10,3, puis, plus bas encore, l'énergie à 5,8 et les activités spécialisées, scientifiques et techniques également à 5,8. Dans cette zone intermédiaire, le risque physique existe mais reste ponctuel — maintenance d'installation, déplacement occasionnel — sans l'exposition quotidienne d'un chantier ou d'un entrepôt.
Le point commun des sections les plus exposées n'est pas un hasard statistique. Transports, construction, eau-déchets-assainissement et arts-spectacles-récréatifs partagent des postes avec manutention de charges, conduite d'engins, travail en hauteur ou exposition aux intempéries — les catégories de risque que la prévention des risques professionnels associe historiquement aux accidents avec arrêt les plus fréquents. À l'inverse, les secteurs en bas de tableau sont des activités de bureau où le risque dominant est plutôt le trouble musculo-squelettique lié à la sédentarité, une pathologie qui relève davantage de la maladie professionnelle à évolution lente que de l'accident du travail soudain comptabilisé ici.
Ce classement, à lui seul, ne dit rien sur les jeunes. Un secteur peut être dangereux sans embaucher de moins de 25 ans, ou embaucher massivement des jeunes dans un secteur sans risque particulier. C'est le croisement avec les données URSSAF qui change la lecture.
Sur les 19 secteurs, 7 745 123 déclarations préalables à l'embauche de moins de 25 ans ont été enregistrées en 2024, contre 20 451 171 pour les 25 ans et plus. Ces embauches de jeunes ne se répartissent pas uniformément. L'hébergement-restauration en concentre à lui seul 1 702 204 — c'est le premier employeur de moins de 25 ans tous secteurs confondus. Le commerce en compte 1 174 587, la santé humaine et l'action sociale 1 471 491, et les activités de services administratifs et de soutien (intérim inclus) 964 893. La construction, elle, embauche 209 107 jeunes, et les transports et l'entreposage 241 286. L'industrie manufacturière, secteur de taille intermédiaire sur l'indice de fréquence (24,5), en embauche à elle seule 314 327. À l'inverse, les deux secteurs les plus sûrs du classement recrutent peu de jeunes en valeur absolue : 68 752 embauches de moins de 25 ans pour les activités financières et d'assurance, et 188 872 pour l'information-communication — deux volumes très inférieurs à celui de l'hébergement-restauration à lui seul.
La restauration et l'électricité du bâtiment sont deux des portes d'entrée les plus fréquentées pour un premier contrat en alternance — précisément les secteurs où l'indice de fréquence des accidents dépasse 27 et 41.
BTP, hébergement-restauration, transport : la bascule
Pour mesurer l'exposition propre aux jeunes, on isole les trois secteurs qui recrutent le plus intensément des moins de 25 ans dans des métiers physiques — construction, hébergement-restauration, transports et entreposage — en excluant l'intérim, traité à part plus bas. Dans ces trois secteurs, l'indice de fréquence moyen des accidents du travail atteint 38,4 pour 1 000 salariés, contre 20,1 pour les 15 autres secteurs du dataset. L'écart est de +90,6 % : un jeune embauché dans l'un de ces trois secteurs entre dans un environnement où l'indice de fréquence des accidents est quasiment deux fois plus élevé que la moyenne des autres secteurs.
Indice de fréquence moyen : secteurs qui recrutent massivement des moins de 25 ans (BTP, hébergement-restauration, transport) contre intérim et autres secteurs, 2024.
Ces trois secteurs ne sont pas marginaux en volume d'embauches de jeunes : ils totalisent 2 152 598 déclarations préalables à l'embauche de moins de 25 ans en 2024, sur les 7 745 123 comptabilisées tous secteurs confondus. Ils cumulent aussi 161 003 accidents du travail déclarés sur l'année, contre 319 740 pour les 15 autres secteurs réunis — des secteurs qui, ensemble, emploient pourtant bien plus de salariés (14 617 871 contre 4 175 088). Autrement dit : à effectif nettement plus réduit, ces trois secteurs concentrent une part disproportionnée du total des accidents du travail recensés dans ce dataset.
L'intérim, un risque à part
L'intérim (section NAF « activités de services administratifs et de soutien ») doit être isolé du reste, pour une raison structurelle : aussi bien la CNAM que l'URSSAF classent l'intérim dans une section qui regroupe aussi d'autres activités de soutien aux entreprises (nettoyage, sécurité, agences de voyage). Il n'existe pas, dans ces deux sources, de moyen de sortir l'intérim pur de ce fourre-tout administratif — donc le chiffre qui suit décrit la section entière, pas l'intérim isolé.
Cette section affiche un indice de fréquence de 33,9, soit +68,4 % par rapport à la moyenne des 15 secteurs « autres » définis plus haut (20,1) — un niveau intermédiaire entre le groupe BTP/hébergement-restauration/transport et le reste de l'économie. Elle recense 964 893 embauches de moins de 25 ans et 67 726 accidents du travail sur l'année. Le mécanisme classique de l'intérim — l'entreprise utilisatrice donne les instructions et le poste de travail, l'agence d'intérim reste l'employeur juridique — dilue historiquement la responsabilité de prévention entre deux acteurs, un facteur documenté par la littérature sur la santé au travail mais que ce dataset ne permet pas, à lui seul, de quantifier séparément du reste de la section.
Un second mécanisme, indépendant du secteur d'affectation, s'ajoute à celui-ci : un salarié intérimaire change plus souvent de poste et d'entreprise utilisatrice qu'un salarié permanent, ce qui réduit mécaniquement son temps d'accoutumance aux risques spécifiques de chaque nouveau poste. Ce facteur de rotation ne se limite pas aux jeunes intérimaires, mais il se cumule avec l'âge lorsqu'il les touche : un jeune intérimaire additionne l'inexpérience professionnelle générale et la rotation fréquente de poste, deux facteurs de risque documentés séparément dans la prévention des risques professionnels, sans que ce dataset ne permette d'en mesurer l'interaction précise faute d'une ventilation croisée âge × ancienneté dans la mission.
Ce que la corrélation ne prouve pas
Sur les 18 secteurs hors intérim, la corrélation entre l'indice de fréquence des accidents et le nombre brut d'embauches de moins de 25 ans est faible : r = 0,335. Elle est même très proche de la corrélation entre l'indice de fréquence et le nombre d'embauches de 25 ans et plus, r = 0,363. Autrement dit, en comptage brut, les secteurs dangereux n'embauchent pas spécifiquement plus de jeunes que de salariés plus âgés — ils embauchent beaucoup, point, et cela vaut pour toutes les tranches d'âge, parce que ce sont aussi les plus gros employeurs en nombre de postes (commerce, santé, hébergement-restauration).
Le vrai signal n'est donc pas dans la corrélation brute mais dans la comparaison ciblée : ce ne sont pas tous les secteurs dangereux qui sur-recrutent des jeunes, ce sont trois secteurs précis — construction, hébergement-restauration, transports — qui cumulent à la fois un indice de fréquence élevé (38,4 en moyenne) et un poids important dans les embauches de moins de 25 ans. Cette nuance est importante : elle empêche d'affirmer que « le danger cause l'embauche des jeunes » ou l'inverse. Les deux faits coexistent dans ces trois secteurs ; le dataset ne permet pas de trancher le sens de la relation, ni d'exclure qu'un troisième facteur commun (pénibilité physique, taux de turnover, difficultés de recrutement) explique à la fois l'indice de fréquence élevé et le recours à une main-d'œuvre jeune et renouvelable.
Concrètement, si vous cherchez ou décrochez une alternance dans le BTP, l'hébergement-restauration ou le transport-logistique, le repère à retenir n'est pas anxiogène mais pratique : ces trois secteurs ont un indice de fréquence des accidents proche du double de la moyenne des autres secteurs, ce qui rend la case « formation sécurité / habilitations » de votre contrat d'apprentissage — et pas seulement la case rémunération — un critère à vérifier avant de signer, au même titre que le CFA ou le rythme de l'alternance. Trois questions concrètes à poser à l'entreprise avant de signer : qui est le référent sécurité de l'équipe, quelle formation aux gestes et postures ou habilitations (échafaudage, chariot, hygiène alimentaire) est prévue avant la prise de poste, et qui fournit les équipements de protection individuelle. Ce ne sont pas des questions accusatrices : ce sont les mêmes que celles d'un salarié expérimenté, qui a déjà appris à les poser.
Méthode et limites
N = 19 sections NAF1, année 2024 uniquement — pas de série temporelle, pas de comparaison d'évolution.
Deux sources indépendantes : CNAM - Assurance Maladie (risques professionnels) pour la sinistralité, URSSAF pour les DPAE par âge. Aucune des deux ne publie le croisement présenté ici.
Comparaison observationnelle : les groupes « BTP/hébergement-restauration/transport », « intérim » et « autres secteurs » ne sont pas assignés au hasard — ce sont des secteurs économiques réels, avec leurs propres différences structurelles (taille d'entreprise, ancienneté moyenne, saisonnalité). Un indice de fréquence plus élevé associé à davantage de jeunes recrutés ne prouve pas que l'un cause l'autre ; d'autres facteurs non mesurés ici (turnover, pénibilité, difficultés de recrutement) peuvent jouer sur les deux à la fois. Cela s'applique à toutes les comparaisons de cet article, y compris celles de la FAQ ci-dessous.
L'intérim n'est pas isolable dans ces deux sources : la section NAF utilisée regroupe l'intérim avec d'autres activités de soutien aux entreprises. Les chiffres cités pour « l'intérim » décrivent en réalité toute la section.
Pas de données individuelles : l'indice de fréquence est un agrégat sectoriel (accidents rapportés aux salariés du secteur), pas un taux calculé spécifiquement sur les salariés de moins de 25 ans — ce taux jeune spécifique n'est publié par aucune des deux sources.
Sections absentes : les sections NAF « administration publique-défense » raffinées T (activités des ménages) et U (activités extraterritoriales) n'existent pas dans la nomenclature NA38 utilisée par l'URSSAF et sont donc absentes du dataset des deux côtés.
Un indice sectoriel n'est pas un risque individuel : l'indice de fréquence agrège tous les postes d'un secteur, du chantier au poste administratif de la même entreprise — il ne prédit pas le risque exact du poste précis occupé par un jeune donné dans ce secteur.
Aucune ventilation par taille d'entreprise : ni la CNAM ni l'URSSAF ne publient, dans ces deux jeux de données, de croisement par taille d'établissement, alors que le risque d'accident varie aussi avec la taille de l'entreprise et son ancienneté sur le marché.
Moyenne simple, pas pondérée par les embauches : la comparaison de groupes ci-dessus pondère chaque secteur à égalité (une moyenne simple des trois indices de fréquence), pas au prorata du nombre d'embauches de jeunes qu'il représente. Une moyenne pondérée par les embauches donnerait plus de poids à l'hébergement-restauration — qui recrute le plus de jeunes des trois — qu'à la construction. Ce calcul demanderait un outil de moyenne pondérée que le pipeline déterministe utilisé pour cette étude ne propose pas encore ; nous nous limitons donc à la moyenne simple, plus conservatrice, plutôt que d'improviser ce calcul à la main.
Questions fréquentes
Qui paie en cas d'accident du travail en intérim ?
C'est l'agence d'intérim, employeur juridique du salarié intérimaire, qui déclare l'accident et assure la couverture, même si l'accident survient dans les locaux de l'entreprise utilisatrice où la mission se déroule. Sur la section qui regroupe l'intérim dans ce dataset, l'indice de fréquence des accidents s'élève à 33,9, avec 67 726 accidents recensés sur l'année 2024. En cas de désaccord sur la déclaration, l'intérimaire peut alerter directement la caisse d'assurance maladie, qui instruit le dossier indépendamment de l'agence.
Comment se calcule l'indice de fréquence des accidents du travail ?
L'indice de fréquence rapporte le nombre d'accidents du travail avec arrêt à l'effectif salarié du secteur, ramené à une base de mille salariés — c'est la mesure publiée par la CNAM pour comparer des secteurs de tailles différentes. Sur les 19 secteurs de ce dataset, il varie de 3,3 pour l'information-communication à 46,7 pour les transports et l'entreposage, pour une moyenne de 23,7. À ne pas confondre avec l'indice de gravité, qui rapporte les journées perdues à l'effectif : deux secteurs peuvent avoir le même indice de fréquence et des indices de gravité très différents si les accidents de l'un sont en moyenne plus sérieux.
Un apprenti est-il couvert en cas d'accident du travail ?
Oui : un apprenti a le statut de salarié et bénéficie de la même couverture accident du travail que les autres salariés du secteur où il est affecté. C'est justement parce que ce statut ne distingue pas les apprentis dans les statistiques de sinistralité que cette étude ne peut pas isoler un taux d'accidents spécifique aux apprentis — seul l'indice de fréquence global du secteur est publié, par exemple 41,2 pour la construction, où l'apprentissage est particulièrement développé.
Quel est le taux de fréquence des accidents du travail dans le BTP ?
Sur la section « Construction » de la nomenclature NAF, l'indice de fréquence des accidents du travail s'établit à 41,2 pour 1 000 salariés en 2024, l'un des niveaux les plus élevés des 19 secteurs comparés dans ce dataset, derrière les transports (46,7) et la santé humaine (42,5).