Le fonds d'aide aux jeunes profite plus aux départements aisés qu'aux départements pauvres
Quand on a 19 ans, pas de RSA, pas de logement stable et un besoin urgent de 200 € pour tenir le mois, l'aide qu'on peut espérer ne dépend pas seulement de sa situation : elle dépend du département où l'on vit. C'est ce que montre l'analyse d'un jeu de données croisant, pour 94 départements, les dépenses du fonds d'aide aux jeunes (FAJ) en 2022 publiées par la DREES avec le taux de pauvreté des 18-29 ans en 2023 publié par l'INSEE (Filosofi). Sur ces 94 départements, le total dépensé en FAJ atteint 23 228 410 €, pour une moyenne de 247 111 € par département et une médiane nettement plus basse, à 150 510 €. L'écart entre le département qui dépense le moins, 6 965 €, et celui qui dépense le plus, 1 871 048 €, donne le ton : le FAJ n'a rien d'un barème national — c'est un patchwork de 94 politiques départementales distinctes.
Ce n'est pas un détail comptable. Le FAJ est le dernier filet pour un 18-25 ans qui n'a pas droit au RSA (réservé aux 25 ans et plus, sauf rares exceptions) et qui traverse une urgence — loyer impayé, facture d'énergie, panne de voiture pour aller au travail, premier mois sans salaire. Chaque conseil départemental vote son enveloppe et fixe ses propres règles d'attribution, ce qui transforme un droit censé être universel en une loterie géographique. Et à chaque débat budgétaire, la question d'un « RSA jeunes » national revient sur la table — sans jamais aboutir. Ce que montrent ces chiffres, c'est que la question n'est pas seulement « faut-il un filet pour les jeunes », mais aussi « le filet actuel aide-t-il ceux qui en ont le plus besoin ».
Qu'est-ce que le FAJ, et pourquoi son montant varie autant
Créé à la fin des années 1980, le fonds d'aide aux jeunes est un dispositif décentralisé : depuis les lois de décentralisation, ce sont les départements qui le financent et le pilotent, généralement via les missions locales qui instruisent les dossiers. Concrètement, un jeune de 18 à 25 ans en difficulté peut solliciter une aide ponctuelle (alimentation, transport, logement, formation) ou une aide plus étalée dans le temps pendant un parcours d'insertion. Mais rien n'oblige un département à consacrer le même effort qu'un autre : ni barème national, ni enveloppe minimale garantie par habitant. Le résultat, visible dans les données DREES 2022, est une masse budgétaire qui va de 6 965 € à 1 871 048 € selon le département, pour un dispositif qui est censé répondre au même besoin partout en France.
Le nombre de bénéficiaires suit la même logique disparate. Sur les 94 départements du jeu de données, 9 publient un nombre de bénéficiaires non disponible ou partiellement fiable dans la source DREES (parmi lesquels les Bouches-du-Rhône, la Corrèze, le Finistère ou la Réunion) ; ils ont donc été exclus du calcul des bénéficiaires pour ne pas fausser la moyenne avec des zéros artificiels. Sur les 85 départements aux effectifs fiables, le total atteint 49 566 bénéficiaires en 2022, pour une moyenne de 583 bénéficiaires et une médiane de 416. Là encore, l'écart entre extrêmes est immense : l'Eure-et-Loir ne recense qu'1 seul bénéficiaire déclaré pour 33 183 € de budget FAJ, quand le Rhône en compte 3 391 pour 671 292 € dépensés — deux réalités de gestion du dispositif qui n'ont plus grand-chose en commun.
Les départements qui consacrent le plus de budget au FAJ
Le classement des départements par montant total de FAJ dépensé en 2022 fait apparaître une poignée de gros contributeurs, sans lien évident avec la taille de leur population jeune en difficulté :
La Loire-Atlantique arrive en tête avec 1 871 048 € dépensés, pour un taux de pauvreté des 18-29 ans de seulement 15,3 %.
Le Nord suit avec 1 215 790 €, département par ailleurs très touché par la pauvreté des jeunes (24,4 %, l'un des taux les plus élevés du pays).
Les Bouches-du-Rhône dépensent 1 044 033 €, avec un taux de pauvreté de 23,4 %.
L'Ille-et-Vilaine consacre 820 753 € au FAJ, alors que son taux de pauvreté des 18-29 ans plafonne à 16,8 %.
L'Hérault dépense 812 994 € pour un taux de pauvreté de 27,3 %, l'un des plus hauts du classement.
La Gironde engage 746 380 € pour un taux de pauvreté de 19,3 %, proche de la médiane nationale.
L'Isère dépense 701 831 €, avec un taux de pauvreté de 16,6 %, nettement sous la moyenne.
Les Hauts-de-Seine ferment ce top 8 avec 587 328 €, pour un taux de pauvreté de 15,4 %, l'un des plus bas du pays.
FAJ 2022 : les 10 départements qui dépensent le plus (DREES)
Si le FAJ suivait le besoin, on s'attendrait à retrouver les plus gros budgets dans les départements où le taux de pauvreté des jeunes adultes est le plus élevé. Ce n'est que très partiellement le cas. Voici les huit départements où la pauvreté des 18-29 ans est la plus forte en 2023 :
La Réunion culmine à 38,7 % de pauvreté chez les 18-29 ans — le taux le plus élevé du jeu de données, pour 325 159 € de FAJ dépensés (les effectifs de bénéficiaires n'y sont pas fiabilisés dans la source DREES).
La Seine-Saint-Denis affiche 28,7 % de pauvreté, pour un budget FAJ de 178 312 €, très en retrait du top des dépensiers.
Les Pyrénées-Orientales atteignent 27,5 % de pauvreté, pour 341 137 € de FAJ.
L'Hérault, déjà cité parmi les gros dépensiers, cumule aussi un taux de pauvreté de 27,3 %.
L'Aude enregistre 24,8 % de pauvreté, pour seulement 140 378 € de FAJ.
Le Gard affiche 24,5 % de pauvreté, pour un budget FAJ de 110 473 € — l'un des plus faibles montants du classement au regard du besoin.
Le Nord, déjà vu parmi les gros dépensiers, affiche 24,4 % de pauvreté : ici, montant et besoin vont dans le même sens.
La Haute-Vienne ferme ce classement avec 24,2 % de pauvreté, pour 185 305 € de FAJ.
Taux de pauvreté des 18-29 ans (2023) : les 10 départements les plus touchés (INSEE, Filosofi)
Une corrélation quasi nulle entre pauvreté et montant du FAJ
Ces deux classements donnent une impression, mais une impression n'est pas une preuve : il faut mesurer la relation statistique entre le taux de pauvreté et l'effort budgétaire, sur l'ensemble des 94 départements et pas seulement sur les extrêmes. Le calcul du coefficient de corrélation de Pearson entre le taux de pauvreté des 18-29 ans et le montant total de FAJ dépensé donne un résultat de r = 0,08 : c'est-à-dire une relation quasiment nulle, très loin d'une corrélation qui indiquerait que les départements ajustent leur effort à la pauvreté locale. Le même calcul entre le taux de pauvreté et le nombre de bénéficiaires (sur les 85 départements aux effectifs fiabilisés) donne r = 0,14, toujours très faible.
Concrètement, cela signifie qu'à l'échelle nationale, connaître le taux de pauvreté des jeunes d'un département ne permet quasiment pas de prédire combien ce département consacre au FAJ. Ce n'est pas une preuve de mauvaise foi des conseils départementaux : l'effort FAJ dépend aussi de la taille de la population, de l'existence d'autres dispositifs locaux (aides des missions locales, fonds régionaux, associations), et de choix politiques anciens qui n'ont pas forcément été réévalués récemment. Mais ce n'est pas non plus un hasard neutre : une corrélation aussi faible veut dire que le montant du FAJ qu'on peut espérer obtenir dépend bien plus de son adresse que de la réalité de la pauvreté locale. Il faut ici être précis sur ce qu'une corrélation prouve et ce qu'elle ne prouve pas : ce chiffre décrit une absence de lien statistique observé sur ce jeu de données 2022-2023, pas une causalité — il ne dit pas *pourquoi* tel département dépense peu, seulement qu'il n'aligne pas visiblement son budget sur son taux de pauvreté.
Les départements « sous-aidants » au regard de leur pauvreté
En croisant directement les deux classements, quatre départements se distinguent par un écart net entre un taux de pauvreté des 18-29 ans élevé et un budget FAJ modeste au regard de ce que dépensent les plus gros contributeurs :
La Seine-Saint-Denis (28,7 % de pauvreté, le deuxième taux le plus élevé de France métropolitaine et d'outre-mer confondus dans ce jeu de données) ne dépense que 178 312 € de FAJ — un montant inférieur à celui de départements bien moins touchés par la pauvreté, comme les Hauts-de-Seine voisins.
Le Gard (24,5 % de pauvreté) plafonne à 110 473 € de budget FAJ, l'un des montants les plus bas du classement pour un taux de pauvreté qui figure parmi les plus élevés.
L'Aude (24,8 % de pauvreté) ne consacre que 140 378 € au dispositif.
La Haute-Vienne (24,2 % de pauvreté) reste à 185 305 € — loin des budgets à sept chiffres des plus gros dépensiers.
À l'inverse, deux départements à taux de pauvreté comparable ou supérieur — l'Hérault (27,3 %, 812 994 € de FAJ) et le Nord (24,4 %, 1 215 790 € de FAJ) — montrent qu'un effort budgétaire élevé face à une pauvreté élevée est possible. Ce contraste, à taux de pauvreté quasi identique, illustre ce que suggère la corrélation quasi nulle mesurée plus haut (r=0,08) : le niveau de pauvreté local ne semble pas être le facteur qui détermine le niveau de dépense — d'autres éléments non mesurés ici, comme les choix budgétaires propres à chaque conseil départemental, jouent probablement un rôle plus important, sans qu'on puisse l'affirmer comme une causalité à partir de ces deux seuls cas.
Des départements peu pauvres qui misent gros sur le FAJ
Le miroir de ce constat, ce sont les départements où le taux de pauvreté des jeunes est sous la médiane nationale (18,95 %) mais où le budget FAJ figure pourtant parmi les plus élevés du pays :
La Loire-Atlantique, premier budget FAJ de France (1 871 048 €), n'affiche que 15,3 % de pauvreté chez les 18-29 ans — sous la moyenne nationale de 19,06 %.
L'Ille-et-Vilaine (820 753 €, quatrième budget) a un taux de pauvreté de 16,8 %, également sous la moyenne.
L'Isère (701 831 €) affiche 16,6 % de pauvreté.
Les Hauts-de-Seine (587 328 €) ont l'un des taux de pauvreté les plus bas du jeu de données, à 15,4 %.
À l'autre bout du spectre, le Bas-Rhin illustre le cas inverse : avec 6 965 € de FAJ dépensés, c'est le budget le plus faible de tout le classement, pour un taux de pauvreté de 19 %, proche de la médiane nationale — ni un département riche qui pourrait justifier un besoin faible, ni un département extrêmement pauvre. La Vendée, département le moins touché par la pauvreté des jeunes (10,7 %), dépense pour sa part 48 900 € de FAJ : un montant cohérent avec son faible besoin apparent, contrairement au Bas-Rhin.
Ce que ces exemples suggèrent, sans qu'on puisse l'affirmer comme une causalité, c'est que le montant du FAJ reflète davantage une tradition budgétaire départementale — un choix politique ancien, une ligne inscrite au budget depuis des années — que le niveau réel de précarité des jeunes du territoire. Deux départements avec un taux de pauvreté quasi identique (autour de 19 %, proche de la médiane) peuvent afficher des budgets FAJ qui vont du simple au double, voire plus, sans qu'aucune donnée de ce jeu ne permette d'expliquer pourquoi.
Ce que ça change pour vous, concrètement
Si vous avez entre 18 et 25 ans, sans RSA, et que vous traversez une urgence financière, la leçon honnête de ces chiffres n'est pas qu'il faut renoncer à demander le FAJ — c'est qu'il ne faut jamais présumer, avant d'avoir appelé sa mission locale, que le montant obtenu ailleurs (chez un ami dans un autre département, sur un forum) reflète ce que vous pouvez espérer chez vous : l'écart entre départements est trop large pour généraliser. Le réflexe concret est de contacter la mission locale de son département dès l'apparition d'une difficulté, sans attendre que la situation s'aggrave, car les enveloppes FAJ se distribuent aussi selon les dossiers déjà déposés dans l'année. Et parce que le FAJ reste une aide ponctuelle et non une solution de long terme, la sortie la plus solide de la précarité reste l'accès à un emploi ou une alternance stable : notre hub Emploi centralise des offres d'alternance et d'emploi accessibles aux 18-25 ans, y compris dans les départements où l'aide d'urgence est la plus faible. Beaucoup de missions locales demandent d'ailleurs un CV à jour avant même d'instruire un dossier d'insertion : notre générateur de CV gratuit permet d'en préparer un rapidement, sans attendre d'avoir accès à un logiciel payant.
Méthodologie et limites
Ce dataset croise deux sources publiques indépendantes sur 94 départements : les dépenses et effectifs du fonds d'aide aux jeunes en 2022, publiés par la DREES (Ministère chargé des Solidarités) dans son fichier « FAJ - Données annuelles départementales 2007-2022 » ; et le taux de pauvreté à 60 % du niveau de vie médian pour la tranche d'âge 18-29 ans en 2023, publié par l'INSEE (données fiscales DGFiP-INSEE, Filosofi, via l'API Melodi). La jointure a été réalisée département par département sur le code INSEE, jamais sur le nom, pour éviter toute confusion entre territoires homonymes.
Plusieurs limites doivent être gardées à l'esprit. D'abord, la Corse, le Lot-et-Garonne et la Martinique ont dû être exclus car leur montant FAJ est déclaré « non disponible » dans la source DREES elle-même. Ensuite, la Guadeloupe et la Guyane sont absentes faute de taux de pauvreté par tranche d'âge publié pour ces territoires dans l'extraction Filosofi utilisée ; seule la Réunion, parmi les départements d'outre-mer, dispose des deux indicateurs. Par ailleurs, 9 départements sur 94 publient un nombre de bénéficiaires FAJ non fiable dans la source DREES (traité comme donnée manquante, jamais comme un zéro réel) : ces départements ont été exclus des seuls calculs portant sur les effectifs, mais conservés pour les calculs portant sur le montant. Enfin, et c'est la limite la plus structurante : ce jeu de données ne contient pas la population des 18-29 ans par département, ce qui interdit de calculer un montant de FAJ « par jeune pauvre » réellement rapporté à la population — l'angle initialement envisagé pour cette étude. Faute de cette donnée, l'analyse s'appuie sur deux indicateurs mis en regard (le montant total dépensé et le taux de pauvreté, exprimé en pourcentage de la population 18-29 ans) plutôt que sur un ratio par habitant, et sur une corrélation statistique plutôt que sur un classement d'« efficacité » département par département. Cette absence de lien statistique entre pauvreté et budget FAJ est une corrélation observée sur une seule année (2022 pour le FAJ, 2023 pour la pauvreté) et ne permet d'affirmer aucune causalité — ni que les départements « riches » négligent volontairement leurs jeunes pauvres, ni que les gros dépensiers gèrent mieux le dispositif : d'autres facteurs non mesurés ici (autres aides locales, politique migratoire interne, historique budgétaire) peuvent jouer un rôle.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le fonds d'aide aux jeunes (FAJ) ?
Le FAJ est une aide financière d'urgence destinée aux 18-25 ans en difficulté qui n'ont pas accès au RSA, financée et pilotée par chaque conseil départemental. Son montant total dépensé varie fortement d'un département à l'autre : de 6 965 € à 1 871 048 € selon les 94 départements étudiés ici, pour une médiane de 150 510 € par département.
Comment demander le FAJ ?
La demande de FAJ passe presque toujours par la mission locale du département de résidence, qui instruit le dossier avant transmission au conseil départemental. Comme les règles d'attribution et les enveloppes disponibles diffèrent selon le territoire, il est recommandé de contacter sa mission locale dès l'apparition d'une difficulté plutôt que d'attendre, notamment dans les départements où le budget FAJ est le plus contraint.
Le montant du FAJ est-il le même partout en France ?
Non : cette étude montre que le montant total consacré au FAJ ne suit quasiment aucune logique liée au taux de pauvreté local des 18-29 ans (corrélation de r = 0,08 sur 94 départements). Des départements à pauvreté comparable, autour de 19 %, peuvent afficher des budgets FAJ qui vont du simple au double ou plus, selon des choix propres à chaque conseil départemental.
Existe-t-il un RSA jeunes pour les 18-25 ans ?
Il n'existe pas, à ce jour, de RSA de droit commun ouvert aux 18-25 ans en France : le RSA reste réservé aux 25 ans et plus, sauf conditions particulières (RSA jeune actif, très restrictif). Le FAJ départemental constitue, pour cette tranche d'âge, le principal filet de secours d'urgence en dehors du RSA — avec les disparités de montant décrites dans cette étude.
Qui verse le fonds d'aide aux jeunes ?
Le FAJ est financé par le conseil départemental, dans le cadre de la décentralisation de l'action sociale, et la demande est le plus souvent instruite par la mission locale du territoire. Ce pilotage 100 % départemental, sans enveloppe minimale garantie au niveau national, explique l'ampleur des écarts observés entre les 94 départements de cette étude.
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