Le mur du contrat : ce que dit le croisement Parcoursup x France Travail
Chaque annee, des dizaines de milliers de candidats a une formation en apprentissage restent coches "en recherche de contrat" sur Parcoursup : ils ont un voeu valide, parfois une place en CFA, mais pas d'employeur. Ce chiffre existe deja, publie session par session par le SIES (ministere de l'Enseignement superieur). Ce qui manque generalement, c'est de le mettre en face du stock d'offres d'apprentissage reellement ouvertes au meme moment, departement par departement. C'est l'objet de cette etude : elle croise les vraies donnees SIES/MESR (4 sessions, 2022 a 2025) avec le stock d'offres en alternance publie par France Travail, pour mesurer, la ou les chiffres le permettent, l'ampleur reelle du "mur du contrat" et sa repartition sur le territoire.
Pour aller plus loin, consultez notre guide complet Emploi et carrière.
Cinq ans de voeux sans contrat : l'evolution 2022-2025
Sur les quatre sessions disponibles, le nombre total de candidats Parcoursup marques "en recherche de contrat" passe de 9 211 en 2022 a 10 638 en 2023, puis bondit a 1 038 723 en 2024 et atteint 1 114 313 en 2025. Entre 2022 et 2023, la hausse reste contenue : +1 427 candidats, soit +15,5 %. Entre 2023 et 2024 en revanche, le total est multiplie par pres de cent : +1 028 085 candidats, soit +9 664,3 %. Un saut de cette ampleur d'une session a l'autre n'est methodologiquement pas credible comme une evolution "naturelle" du nombre de candidats sans contrat — c'est le signe d'un changement dans ce que la donnee mesure ou dans son perimetre de publication, plus que d'une degradation reelle du marche de l'apprentissage d'une annee sur l'autre. Le jeu de donnees porte d'ailleurs lui-meme, dans ses metadonnees de collecte, une classification interne qui separe 2022-2023 (etiquetees "scope_change_pre_2024_non_comparable") de 2024-2025 (etiquetees "comparable_2024_2025_baseline") — une classification produite par le pipeline de cette etude a partir de l'observation de ce saut, et non une note methodologique publiee par le SIES lui-meme : le document methodologique officiel qui couvre cette periode (piece jointe "Diffusion methodologie Opendata AP 2022-2025" sur le portail SIES) n'a pas pu etre exploite dans le cadre de cette etude, donc la cause exacte du saut (changement de champ de collecte, de definition du voeu "en recherche de contrat", ou de perimetre de diffusion) reste non confirmee a la source. Ce qui est verifiable, en revanche, c'est que la periode recente est stable : entre 2024 et 2025, la hausse est de +75 590 candidats, soit +7,3 %, un ordre de grandeur sans commune mesure avec le saut precedent.
Un departement merite une mention a part dans cette serie : Saint-Martin (Antilles) apparait dans le decompte 2022 et 2025 mais est absent des sessions 2023 et 2024 — un territoire trop petit pour publier un chiffre stable a chaque session, plutot qu'une vraie disparition du phenomene sur place. C'est un rappel utile : a l'echelle d'un petit territoire, un "trou" dans une serie temporelle n'est pas forcement un signal, il peut juste etre du bruit d'echantillonnage.
Le graphique ci-dessus illustre bien le probleme visuel d'une rupture de perimetre : la courbe donne l'impression d'une explosion soudaine du phenomene entre 2023 et 2024, alors que la comparaison fiable — celle qui reste a l'interieur du meme perimetre de collecte — est la marche 2024-2025, nettement plus modeste.
La geographie du mur : le ratio candidats/offres, departement par departement
Pour la session 2025, le croisement entre les candidats SIES sans contrat et le stock d'offres en alternance ouvertes sur France Travail (natures E2 et FS — c'est-a-dire des contrats en alternance au sens large, apprentissage E2 et professionnalisation FS, un perimetre un peu plus large que le seul apprentissage) couvre 101 departements sur les 102 presents dans la serie SIES 2025 — Saint-Martin, deja signale plus haut, n'a pas de ligne France Travail correspondante et sort donc de cette partie de l'analyse. Sur ces 101 departements, le nombre de candidats sans contrat va de 249 a 147 139, pour une mediane de 5 734 et une moyenne de 11 032 — largement tiree vers le haut par une poignee de gros departements. Cote offres, le stock total s'eleve a 24 356 offres, avec une moyenne de 241,1 par departement (mediane 161), un minimum de 14 et un maximum de 2 078. Les deux series sont correlees (coefficient de Pearson de 0,71 sur les 101 departements). Une explication plausible mais non testee ici est l'effet taille (population, nombre d'etablissements) — cette etude ne mesure pas la population departementale et ne peut donc pas confirmer ce mecanisme. Mais cette correlation est loin d'etre parfaite, et c'est justement l'ecart residuel — candidats en plus par rapport a ce que le volume d'offres du departement pourrait laisser esperer — qui interesse cette etude.
En tete du classement des ecarts les plus marques entre candidats et offres, Mayotte affiche l'ecart le plus eleve avec +14 657,1 % (14 offres ouvertes pour 2 066 candidats). Ce departement a un denominateur tres faible (moins de 30 offres ouvertes) : un pourcentage d'ecart calcule sur un si petit nombre d'offres est mecaniquement tres instable — une poignee d'offres en plus ou en moins fait bouger le pourcentage de plusieurs milliers de points — et ne doit pas etre lu comme "la pire tension du pays" avec la meme confiance qu'un departement a plus gros volume. Suivent, dans l'ordre du classement, trois departements a la population et au volume d'offres bien plus consequents : Paris, 2e du classement, a +8 888,3 % (1 637 offres, 147 139 candidats), Maine-et-Loire, 3e, a +8 700,6 % (170 offres, 14 961 candidats), et l'Herault, 4e, a +8 539,5 % (385 offres, 33 262 candidats). Le Territoire de Belfort ferme ce top 5 a +8 351,9 % (27 offres pour 2 282 candidats), avec le meme avertissement que Mayotte : moins de 30 offres ouvertes, donc un pourcentage tres instable face a une poignee d'offres en plus ou en moins. Paris illustre bien le paradoxe : le departement concentre le 2e stock d'offres du pays en valeur absolue, derriere La Reunion et ses 2 078 offres, et affiche pourtant l'un des ecarts les plus marques du classement, tire par un volume de candidats hors norme (147 139, le maximum national).
A l'autre bout du classement, La Reunion se distingue nettement : avec 2 078 offres pour 7 297 candidats, son ecart tombe a +251,2 %, de tres loin le plus favorable du pays. Derriere elle, un groupe resserre de departements plutot ruraux affiche des ecarts sensiblement plus bas que la moyenne nationale de 3 895,4 % (mediane 3 321,7 % sur les 101 departements), sans pour autant qu'un seul cas isole ne se detache : la Dordogne a +407,0 % (327 offres, 1 658 candidats), la Haute-Marne a +473,4 % (109 offres, 625 candidats), l'Ariege a +578,4 % (102 offres, 692 candidats), la Lozere a +591,7 % (36 offres, 249 candidats), la Meuse a +876,1 % (88 offres, 859 candidats), la Manche a +1 128,8 % (219 offres, 2 691 candidats), la Creuse a +1 194,3 % (53 offres, 686 candidats), l'Aveyron a +1 282,0 % (161 offres, 2 225 candidats) et les Deux-Sevres a +1 324,4 % (209 offres, 2 977 candidats). Au moins huit departements font donc sensiblement mieux que la moyenne nationale de 3 895,4 % (mediane 3 321,7 % sur les 101 departements) sans qu'aucun ne s'impose comme "l'exception" unique — c'est une tension locale specifique entre le volume de candidats et le volume d'offres publiees sur France Travail sur place, pas un phenomene rare.
Les departements d'outre-mer presents dans ce croisement racontent d'ailleurs une histoire contrastee : Mayotte occupe le rang le plus defavorable du classement (1er sur 101 departements, ecart le plus eleve), tandis que La Reunion occupe tres exactement le rang oppose (101e sur 101, ecart le plus faible). Entre les deux, la Guadeloupe affiche un ecart de +5 689,4 % (85 offres, 4 921 candidats), la Martinique +5 215,7 % (51 offres, 2 711 candidats) et la Guyane +3 307,7 % (39 offres, 1 329 candidats). Etre un territoire ultramarin ne determine donc pas, a lui seul, la position dans ce classement : le volume d'offres publiees sur France Travail localement pese davantage que la seule categorie administrative du territoire.
Le classement qui precede raconte une intensite relative (le pourcentage d'ecart), une lecture volontairement instable pour les petits denominateurs comme on vient de le voir. Le meme jeu de donnees, reclasse cette fois par ecart absolu (candidats moins offres, en nombre de personnes plutot qu'en pourcentage), deplace entierement le recit vers les grandes metropoles : Paris arrive largement en tete avec un ecart absolu de 145 502 candidats (147 139 candidats pour seulement 1 637 offres), suivi du Rhone (57 563), du Nord (47 183), des Bouches-du-Rhone (45 029), des Hauts-de-Seine (40 016) et de la Haute-Garonne (38 092). Aucun de ces departements, hormis Paris, n'apparaissait dans le classement en intensite relative plus haut — leur volume d'offres, quoique important en valeur absolue, reste trop faible face a un volume de candidats hors norme pour ressortir en pourcentage. Les deux lectures se completent sans se contredire : en intensite relative, la tension la plus forte se lit dans les petits departements a faible stock d'offres (Mayotte, Territoire de Belfort) ; en volume brut, elle se deplace vers les grandes metropoles ou vivent le plus de candidats en recherche de contrat.
Ce que revele le croisement filiere par filiere
Le SIES ventile aussi les candidats sans contrat par filiere de formation (BTS, BUT, DEUST, EFTS, DCG, formation professionnelle, "Certificat de specialisation dont agricole", et une categorie residuelle "Autres"). Sur la session 2025, le BTS concentre a lui seul 978 465 candidats sans contrat au niveau national, tres loin devant le BUT (37 683), l'EFTS (24 105) et le DEUST (23 256). Suivent la formation professionnelle (16 260), le "Certificat de specialisation (dont agricole)" (12 947), la categorie "Autres" (12 397) et le DCG (9 200). La somme de ces huit categories egale exactement le total national 2025 de 1 114 313 candidats deja cite plus haut, ce qui confirme que la ventilation par filiere couvre bien l'integralite du perimetre.
La comparaison 2024-2025 — la seule periode fiable, comme explique en methodologie — montre que cette hierarchie n'est pas figee au meme rythme partout. Sept des huit categories peuvent etre suivies d'une session a l'autre (leur intitule textuel est stable, seul le numero de code qui les precede a change entre les deux sessions, un autre indice d'un remaniement de nomenclature entre 2023 et 2024). Entre 2024 et 2025, la formation professionnelle progresse le plus vite en relatif, +17,4 % (de 13 850 a 16 260), devant l'EFTS a +15,6 % (de 20 847 a 24 105) et le DEUST a +11,8 % (de 20 802 a 23 256). Le DCG progresse de +7,5 % (de 8 562 a 9 200), le BTS de +6,7 % (de 917 269 a 978 465) et le BUT de +5,9 % (de 35 572 a 37 683). Seule la categorie residuelle "Autres" recule nettement, -43,2 % (de 21 821 a 12 397), ce qui ressemble moins a une amelioration reelle qu'a un reclassement d'une partie de ces voeux vers la nouvelle categorie "Certificat de specialisation (dont agricole)", absente en 2024 et apparue en 2025 avec 12 947 candidats.
Au-dela des volumes, le nombre de departements qui rapportent chaque filiere dit quelque chose de la structure du probleme : le BTS est present dans 102 departements sur 2025 — quasiment partout — alors que le BUT n'apparait que dans 42 departements et le DCG dans seulement 35. Le mur du BTS est donc un phenomene national et diffus, present dans la quasi-totalite des territoires, tandis que le mur du BUT ou du DCG est un phenomene plus concentre geographiquement, logiquement la ou existent les etablissements qui proposent ces formations (IUT, ecoles de gestion). Cette lecture reste descriptive : le jeu de donnees ne permet pas de dire si un candidat en BUT sans contrat trouve, au final, plus ou moins facilement une solution qu'un candidat en BTS — seulement que le probleme ne se pose pas dans les memes proportions de territoire.
Concretement, si vous etes en recherche de contrat, le chiffre le plus utile de cette etude n'est pas le classement national mais votre propre departement : avec un ecart qui va de +251,2 % a plus de +14 000 % selon le territoire, la tension varie enormement d'un endroit a l'autre, et regarder les offres reellement ouvertes pres de chez vous sur le hub emploi et alternance StudyShare donne une image plus utile que la seule moyenne nationale. Pour explorer les metiers qui recrutent en alternance par filiere, les fiches metier StudyShare detaillent, formation par formation, les debouches reels.
Methodologie et limites
Le dataset croise deux sources publiques independantes : le SIES/MESR (jeu de donnees "fr-esr-parcoursup-apprentissage", candidats Parcoursup marques "en recherche de contrat" par voeu, departement et session) et l'API partenaire France Travail (offres avec natureContrat E2 ou FS, interrogee par departement pour la session 2025). Le fichier final compte 1 072 lignes reparties en quatre familles : la serie temporelle departement x session 2022-2025 (406 lignes, SIES seul), le croisement departement x SIES+France Travail pour 2025 (101 lignes), la ventilation filiere x session au niveau national (31 lignes, SIES seul) et la ventilation departement x filiere pour 2025 (534 lignes, SIES seul). Tous les calculs statistiques presentes ici (totaux, taux de croissance, correlation, agregations) sont issus des outils deterministes du pipeline d'analyse du projet, pas d'un calcul fait a la main ; la seule exception est le decompte du nombre total de lignes du fichier de donnees, un comptage manuel du fichier, pas un calcul statistique.
Limites a garder en tete : (1) un voeu Parcoursup "en recherche de contrat" n'est pas la meme chose qu'un candidat reellement actif sur le marche — certains ont pu abandonner leur recherche ou trouver une solution hors apprentissage sans que Parcoursup ne le reflete immediatement ; (2) le stock d'offres France Travail ne couvre qu'une partie du marche reel de l'alternance (les recrutements passant uniquement par un CFA, une plateforme privee ou un reseau direct n'apparaissent pas dans ce decompte), ce que la comparaison candidats/offres ne peut pas corriger ; (3) le perimetre "E2/FS" couvre a la fois l'apprentissage et la professionnalisation, un champ legerement plus large que le seul apprentissage mesure cote SIES — un biais qui, en ajoutant des offres au denominateur, tend plutot a reduire l'ecart affiche qu'a l'exagerer ; (4) la comparaison 2022-2023 versus 2024-2025 n'est pas fiable au vu du saut de perimetre deja detaille plus haut, et doit etre lue comme deux periodes distinctes plutot que comme une tendance continue ; (5) tout classement departement par departement fonde sur un pourcentage d'ecart est plus instable pour tout territoire a faible volume d'offres, que ce soit en tete de classement (Mayotte, Territoire de Belfort) ou en queue — plusieurs departements ruraux du bas du classement ont eux aussi moins de 100 offres ouvertes, par exemple la Lozere (36 offres) ou la Creuse (53 offres) — un ecart eleve ou faible sur un petit denominateur ne doit pas etre lu avec la meme confiance qu'un ecart calcule sur un grand departement ; (6) toute comparaison entre groupes non tires au hasard (filiere par filiere, departement par departement) reste observationnelle : elle decrit une association, jamais une cause. L'ajout d'une troisieme source independante (par exemple DARES ou DEPP) a ete envisage comme le demandait le porteur de cette etude, mais n'a pas ete retenu pour cette edition : les jeux de donnees publics de ces organismes n'exposent pas systematiquement une cle de jointure departement x filiere x session directement comparable a celle utilisee ici, et forcer une jointure fragile aurait ete contraire a la regle qui prime sur la profondeur d'analyse.
Questions frequentes
Je ne trouve pas de contrat d'apprentissage, que faire ?
Le volume de candidats encore "en recherche de contrat" a la session 2025 va de 249 a 147 139 selon le departement, ce qui montre que la situation depend fortement du territoire et de la filiere visee. Regarder le stock d'offres reellement ouvertes pres de chez soi, plutot que de se fier a une moyenne nationale, est le reflexe le plus utile d'apres ce que montrent ces donnees.
Combien de temps faut-il pour trouver une alternance ?
Cette etude ne mesure pas de duree de recherche individuelle — seulement un stock de candidats et d'offres a un instant donne. Ce qu'elle montre, en revanche, c'est que le rapport entre les deux varie tres fortement selon le departement, de +251,2 % a La Reunion (le plus favorable, avec 2 078 offres pour 7 297 candidats) a plusieurs milliers de pourcents ailleurs, avec une lecture prudente pour les departements a tres faible volume d'offres ou ce pourcentage est mecaniquement plus instable.
Comment trouver une entreprise en alternance quand son departement est peu pourvu ?
Le stock d'offres ouvertes sur France Travail varie fortement d'un departement a l'autre, de 14 a 2 078 selon le territoire. Quand son propre departement affiche un stock reduit, un reflexe souvent recommande est d'elargir la recherche aux departements limitrophes plutot que de se limiter a son seul lieu de residence — cette etude ne mesure pas l'efficacite de cette strategie, mais les donnees confirment l'ampleur des ecarts qui la motivent : La Reunion et Paris concentrent a eux deux les plus gros stocks d'offres du pays (respectivement 2 078 et 1 637), et pourtant Paris reste l'un des departements ou l'ecart candidats/offres est le plus marque, du fait d'un nombre de candidats lui-meme tres eleve (147 139). Un fort volume d'offres locales ne suffit donc pas toujours a absorber la demande locale, ce qui rend la recherche au-dela de son seul departement pertinente meme dans les territoires bien dotes.
Quel secteur recrute le plus en alternance ?
Cette etude ne mesure pas les secteurs economiques qui recrutent : le croisement SIES x France Travail construit ici ne contient pas de variable sectorielle, seulement une filiere de formation (BTS, BUT, DEUST, etc.) pour les candidats encore sans contrat. Sur cet angle filiere — le plus proche de ce que ces donnees permettent de dire — le BTS concentre de tres loin le plus grand nombre de candidats en attente (978 465 sur la session 2025), devant le BUT et l'EFTS, et c'est aussi la filiere presente dans le plus grand nombre de departements, ce qui en fait un phenomene national plutot que localise. Cette comparaison entre filieres reste observationnelle : elle decrit un volume de candidats en attente, pas une mesure de facilite ou de difficulte de recrutement propre a chaque filiere ou secteur, et ne peut pas se substituer a une analyse sectorielle faute de variable adequate dans le dataset.

