Permis B : ce qui trie vraiment les jeunes selon leur département
L'intuition est simple : dans un département où les jeunes actifs doivent aller travailler loin de chez eux, le permis de conduire devrait être à la fois plus indispensable et plus difficile à obtenir — moins d'auto-écoles, moins de créneaux d'examen, plus de désistements faute de moyens. On a voulu vérifier ça chiffres en main plutôt que de le supposer. On a croisé, département par département, le taux de réussite au permis B en première présentation (Sécurité routière) avec la part des actifs de 20-24 ans qui travaillent hors de leur commune de résidence (INSEE, recensement de la population 2023) et avec l'accès effectif à l'examen — le nombre de candidats présentés pour 1 000 jeunes de 18 à 24 ans. Sur les 100 départements couverts, 961 483 candidats se sont présentés en 1ère présentation au permis B, encadrés par 8 106 auto-écoles agréées.
Résultat : l'hypothèse de départ ne tient pas au niveau départemental. La mobilité professionnelle des jeunes n'explique quasiment rien de l'écart de réussite au permis d'un département à l'autre. Le vrai clivage est ailleurs — un fossé net entre la métropole et l'outre-mer — et le facteur qui pèse le plus n'est pas la distance parcourue pour travailler, mais l'accès effectif à des places d'examen.
Le choix du taux « en 1ère présentation » n'est pas anodin. C'est la mesure la plus exigeante possible : elle ne compte que les candidats qui passent l'épreuve pour la première fois, sans les repêchages ni les tentatives suivantes qui font mécaniquement remonter un taux de réussite cumulé. C'est aussi la mesure la plus sensible aux conditions locales de préparation et d'accès à l'examen, puisqu'elle capture la réussite « à froid », avant tout effet d'apprentissage lié à un échec précédent — c'est précisément pour ça qu'on l'a retenue comme indicateur de comparaison territoriale plutôt qu'un taux de réussite toutes tentatives confondues, qui aurait lissé une bonne partie des écarts qu'on cherchait à documenter.
L'hypothèse de départ : la mobilité pénalise-t-elle la réussite ?
Sur l'ensemble des 100 départements, le taux de réussite moyen en 1ère présentation s'établit à 61,1 % (médiane 61,5 %), avec un écart-type de 6,1 points — une dispersion réelle mais pas extrême. L'écart va du simple au double dans les cas les plus tranchés : la Guadeloupe affiche le taux le plus bas, à 38,2 %, quand la Lozère culmine à 78,5 %. Côté mobilité, la part des 20-24 ans en emploi qui travaillent hors de leur commune de résidence est en moyenne de 62,6 % à l'échelle des 100 départements, avec un minimum en Guyane à 30,8 % et un maximum dans le Val-d'Oise à 82,4 % — département francilien où la quasi-totalité des jeunes actifs travaillent ailleurs que dans leur commune, logiquement, vu la structure de l'Île-de-France.
Si l'hypothèse de départ était juste, on devrait voir les départements à forte mobilité tirer vers le bas leur taux de réussite. Ce n'est pas ce qu'on observe : la corrélation entre la part de jeunes travaillant hors commune et le taux de réussite au permis est quasi nulle, r = 0,07 sur les 100 départements. En pratique, connaître la mobilité professionnelle d'un département ne dit presque rien sur ses chances de réussite au permis.
Le découpage en quartiles confirme la platitude de la relation. Le quart des départements où la mobilité hors commune est la plus faible (49,3 % en moyenne) affiche un taux de réussite moyen de 59,8 %. Le quart à la mobilité la plus forte (75,0 % en moyenne) affiche 60,7 %. Entre ces deux extrêmes, la mobilité a presque doublé — mais le taux de réussite n'a pratiquement pas bougé. Les deux quartiles intermédiaires confirment cette platitude plutôt qu'ils ne la nuancent : le 2e quartile (mobilité moyenne de 60,6 %) affiche un taux de réussite de 61,8 % et le 3e quartile (mobilité moyenne de 65,6 %) affiche 62,1 %. En clair, qu'on prenne le quart le moins mobile ou le quart le plus mobile des départements, ou n'importe lequel des deux quartiles entre les deux, le taux de réussite oscille dans une bande étroite d'environ 2,3 points (de 59,8 % à 62,1 %) — aucune tendance croissante ni décroissante ne se dégage quand on classe les départements par mobilité. Ce n'est pas un hasard de calcul : c'est le signe qu'au niveau départemental, un autre facteur domine largement celui qu'on était venu chercher.
Le vrai clivage : l'outre-mer, largement décroché
En regroupant les départements en deux blocs — métropole (96 départements) et outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion) — l'écart devient net. Le taux de réussite moyen atteint 61,7 % en métropole contre 45,8 % en outre-mer, soit un écart brut de près de 16 points. Et ce fossé va à contre-sens de l'hypothèse de mobilité : les départements ultramarins ont en moyenne une mobilité hors commune plus faible (48,1 %) que la métropole (63,2 %), alors même qu'ils réussissent nettement moins bien l'examen. Si la mobilité expliquait la difficulté, l'outre-mer — moins mobile — devrait mieux réussir. C'est l'inverse.
Ce n'est pas non plus un problème de rareté des auto-écoles : les départements ultramarins comptent en moyenne 106,3 auto-écoles chacun, contre 80,0 en métropole. L'offre de formation existe. Le blocage se situe donc ailleurs — probablement du côté de facteurs structurels non couverts par ce dataset (conditions d'accès aux places d'examen, contexte socio-économique local, éventuelles spécificités des filières de formation ultramarines) que cette étude ne permet pas de trancher, faute de variable dédiée. C'est un signal net qui mériterait un travail à part, pas une conclusion qu'on peut tirer de ces deux seules variables. Concrètement, les quatre départements ultramarins ne se ressemblent d'ailleurs pas entre eux : l'écart entre le mieux et le moins bien classé des quatre reste large, ce qui suggère que « l'outre-mer » n'est pas un bloc homogène face à l'examen, mais un groupe de territoires qui partagent un désavantage moyen sans partager nécessairement les mêmes causes. Isoler ces causes demanderait des variables que ce dataset ne contient pas — coût de la vie local, offre de transports en commun concurrente, spécificités de l'organisation des sessions d'examen par la préfecture — et c'est précisément la limite qu'il faut garder en tête avant de généraliser ce chiffre en explication unique.