Santé Psy Étudiant, c'est neuf séances de psychologue gratuites, sans avance de frais, sur simple présentation d'une carte d'étudiant. Un dispositif utile, financé par l'État depuis 2021, dans un contexte où la demande de suivi psychologique chez les jeunes adultes ne cesse de croître. Mais il pose une frontière nette : pour en bénéficier, il faut être inscrit dans l'enseignement supérieur. Un apprenti en CFA, un jeune sorti du système scolaire sans diplôme, un salarié de 22 ans en CDD dans une zone rurale : aucun n'y a droit, quel que soit son état de détresse. Ce papier confronte cette frontière administrative à un indicateur de santé publique : le taux de passages aux urgences pour geste auto-infligé chez les 18-24 ans, département par département, de 2020 à 2024. Un geste auto-infligé, dans la nomenclature de surveillance des urgences, désigne une lésion volontaire que la personne s'est infligée à elle-même — scarification, intoxication médicamenteuse volontaire ou autre — quel que soit le degré de gravité ou l'intention suicidaire sous-jacente ; ce n'est ni un diagnostic psychiatrique, ni une donnée nominative : c'est un comptage agrégé, anonyme, remonté par les services d'urgence au réseau Oscour de Santé publique France.
Un dispositif pensé pour un statut, pas pour un besoin
Regarder ce chiffre au niveau national ne suffit pas : une politique publique de santé mentale s'applique territoire par territoire, avec des files d'attente, des professionnels disponibles et des jeunes concernés qui varient d'un département à l'autre. C'est pourquoi cette étude descend au niveau départemental plutôt que de s'arrêter à une moyenne nationale, seule échelle à laquelle on peut vérifier si le périmètre de Santé Psy Étudiant recoupe, ou non, la géographie réelle de la détresse chez les 18-24 ans.
Santé Psy Étudiant ne couvre, par construction, que les jeunes inscrits dans le supérieur. Or la détresse des 18-24 ans ne s'arrête pas à la frontière d'un statut administratif. Un apprenti en CFA, un jeune en mission locale, un décrocheur scolaire, un jeune actif en zone rurale loin de tout secteur psychiatrique : aucun n'entre dans le périmètre du dispositif, quel que soit son niveau de souffrance. L'hypothèse de départ de cette étude était simple : si les départements à faible présence étudiante affichaient des taux de gestes auto-infligés plus élevés, cela signerait un angle mort géographique du dispositif public. La réalité mesurée est plus dérangeante encore, et plus difficile à balayer d'un revers de main politique : elle ne suit quasiment aucune logique de présence étudiante. Le problème n'est pas localisé dans des « déserts étudiants » qu'il suffirait de mieux couvrir : il est partout, indépendamment du nombre d'étudiants inscrits sur le territoire.
Ce que mesure ce jeu de données : 507 lignes, 102 départements, cinq ans
Le dataset croise deux sources publiques indépendantes. D'un côté, Santé publique France (réseau Oscour, dataset Odissé « gestes auto-infligés — passages aux urgences ») fournit le taux de passages aux urgences pour geste auto-infligé chez les 18-24 ans, par département et par année. De l'autre, le SIES/MESR (Atlas régional des effectifs d'étudiants inscrits) fournit, pour les mêmes départements et années, le nombre d'étudiants inscrits dans le supérieur — utilisé ici comme indicateur de présence étudiante locale. La jointure département × année aboutit, après retrait de trois valeurs manquantes (secret statistique de Santé publique France sur la Martinique, effectifs trop faibles en 2020-2022), à un jeu final de 507 lignes couvrant 102 départements sur la période 2020-2024. C'est un dataset observationnel : il montre des écarts et des évolutions, il ne permet d'affirmer aucun lien de cause à effet entre présence étudiante et taux de gestes auto-infligés. L'effectif d'étudiants inscrits est le seul indicateur de présence étudiante disponible dans les deux sources croisées ici ; il sert de proxy imparfait mais public et vérifiable, faute d'un chiffre de population totale par département dans ce même jeu de données.
La hausse nationale : +24 % en cinq ans
Premier constat, avant toute question de géographie : le taux moyen de gestes auto-infligés chez les 18-24 ans grimpe sur toute la période, presque continûment. En 2020, la moyenne nationale des départements couverts s'établissait à 807,2 passages pour 100 000 jeunes de cette tranche d'âge. En 2024, elle atteint 1 003,1, soit une hausse de 24,3 % en cinq ans. Sur l'ensemble des 507 lignes du dataset, tous départements et années confondus, le taux moyen ressort à 887,6 pour 100 000, avec une médiane à 808,6 : la distribution est étalée vers le haut, tirée par quelques départements très au-dessus de la moyenne.
Cette hausse nationale est le fait générateur de cette étude : un dispositif public de santé mentale conçu en 2021 pour une population donnée (les étudiants) fait face, quatre ans plus tard, à une dégradation qui ne se limite pas à cette population. La question qui suit est celle de la géographie : cette hausse est-elle plus marquée là où il y a moins d'étudiants — donc moins de couverture par Santé Psy Étudiant — ou est-elle diffuse partout ?
Par région : de la Corse à la Bretagne, du simple au double
À l'échelle des 13 régions métropolitaines, l'écart est déjà considérable, et il ne dessine aucune ligne de fracture simple entre régions à forte ou faible présence étudiante. En tête : la Bretagne, avec un taux moyen de 1 286,3 pour 100 000, suivie des Pays de la Loire à 1 248,6. Deux régions qui comptent pourtant des pôles étudiants importants (Rennes, Nantes, Angers). Viennent ensuite la Bourgogne-Franche-Comté à 1 084,1, les Hauts-de-France à 1 034,1, le Grand Est à 1 003,8 et la Nouvelle-Aquitaine à 952,5.
Dans la moyenne basse, on trouve la Normandie à 874,4, l'Occitanie à 867,4, le Centre-Val de Loire à 846,3 et Provence-Alpes-Côte d'Azur à 826,9. Puis, nettement en retrait : l'Auvergne-Rhône-Alpes à 684,0, l'Île-de-France à 608,7 — la région la plus étudiante de France, avec Paris et sa petite couronne — et la Corse, la plus basse des régions métropolitaines, à 520,4 pour 100 000.
Cette hiérarchie régionale ne recoupe pas la carte de la densité étudiante en France : l'Île-de-France, qui concentre la plus forte population étudiante du pays, affiche l'un des taux les plus bas ; la Bretagne et les Pays de la Loire, avec des pôles étudiants réels mais moins concentrés, affichent les taux les plus hauts. Si l'on cherchait une preuve simple que « moins d'étudiants » égale « plus de détresse non couverte », ce classement régional ne la fournit pas. Les régions ultramarines, à lire avec prudence compte tenu de leurs petits effectifs, se répartissent d'ailleurs sur toute l'échelle : la Martinique, sur ses deux années disponibles, ressort haute avec 1 181,6 pour 100 000, quand Mayotte et Saint-Martin sont parmi les plus basses de tout le dataset, à 431,2 et 323,6.
Gironde, Côte-d'Or, Ille-et-Vilaine : où la hausse frappe le plus fort
À l'échelle départementale, la hausse observée entre 2020 et 2024 ne cible pas non plus les départements les moins étudiants. La Gironde, qui compte l'un des plus forts effectifs étudiants de France (Bordeaux), passe de 1 063,4 pour 100 000 en 2020 à 1 817,6 en 2024, soit une hausse de 70,9 % en cinq ans — l'une des plus fortes progressions du dataset. La Côte-d'Or (Dijon) suit une trajectoire comparable : 1 511,3 en 2020, puis 2 321,2 en 2024 (+53,6 %), ce qui en fait la valeur la plus haute de tout le dataset, tous départements et années confondus. L'Ille-et-Vilaine (Rennes) suit la même pente : 1 616,3 en 2020, 2 032,0 en 2024. Juste derrière ce trio, trois autres départements universitaires de taille moyenne affichent des moyennes tout aussi élevées sur la période : le Doubs (Besançon) à 1 663,3 pour 100 000, le Calvados (Caen) à 1 605,8 et la Somme (Amiens) à 1 589,5. Aucun de ces six départements ne correspond au profil « désert étudiant » que l'hypothèse de départ visait.
À l'autre extrémité, deux départements alpins pourtant dotés d'une offre universitaire réelle (Chambéry, Annecy) comptent parmi les moyennes les plus basses de tout le dataset : la Savoie à 466,3 pour 100 000 et la Haute-Savoie à 451,5, sur l'ensemble de leurs années disponibles. La présence d'une université ne protège donc pas plus qu'elle n'aggrave : Besançon et Chambéry ont toutes deux une vie étudiante active, et affichent des taux à l'opposé l'un de l'autre.
À l'inverse, Paris — le département qui concentre le plus d'étudiants inscrits en France, loin devant tous les autres — recule : 741,9 pour 100 000 en 2020, 649,7 en 2024, soit -12,4 %. Autrement dit : le département le plus « couvert » sur le papier par Santé Psy Étudiant est aussi celui où l'indicateur baisse, tandis que des départements universitaires de taille moyenne (Bordeaux, Dijon, Rennes) voient le leur s'envoler. La Seine-Saint-Denis, département structurellement sous-doté en offre de soins et en effectifs étudiants comparativement à Paris, part d'un niveau bas — 309,2 en 2020 — mais progresse de 25,4 % pour atteindre 387,7 en 2024 : un niveau qui reste très inférieur à la moyenne nationale, une piste de sous-recours aux urgences plutôt que d'absence réelle de détresse, que ce dataset ne permet pas de trancher.
La densité étudiante n'explique presque rien (r = 0,16)
Pour trancher au-delà des exemples individuels, on calcule la corrélation, sur les 102 départements, entre l'effectif moyen d'étudiants inscrits et le taux moyen de gestes auto-infligés sur la période. Le résultat : un coefficient de corrélation de Pearson de 0,16 — une association quasi nulle, très loin de suggérer qu'un département à faible présence étudiante est structurellement plus touché. Pour l'illustrer autrement : en séparant les 102 départements en deux groupes égaux de part et d'autre de leur effectif étudiant médian (environ 9 500 étudiants inscrits), le groupe à faible présence étudiante affiche un taux moyen de 789,0 pour 100 000, contre 989,7 pour le groupe à forte présence étudiante — soit un écart de +25,4 %, dans le sens INVERSE de l'hypothèse de départ : ce sont les départements les plus étudiants qui affichent, en moyenne, le taux le plus élevé, pas l'inverse.
Ce résultat mérite d'être pris pour ce qu'il est : une absence de lien clair, pas la preuve d'un lien inversé. Avec un r de 0,16 sur seulement deux variables agrégées, aucune conclusion causale n'est possible dans un sens ou dans l'autre — la présence d'étudiants n'explique ni protège, ni n'aggrave, le taux de gestes auto-infligés d'un département. Mais ce non-résultat a une conséquence concrète pour le débat de politique publique : on ne peut pas se rassurer en se disant que Santé Psy Étudiant « couvre déjà », de fait, les zones où le besoin est le plus fort parce qu'elles sont aussi les plus étudiantes. Ce n'est pas le cas. Le besoin, mesuré par ce seul indicateur, est distribué à peu près indépendamment de la carte de l'enseignement supérieur — ce qui veut dire que les apprentis, les décrocheurs et les jeunes actifs non-étudiants qui vivent dans un département à FORTE présence étudiante (Gironde, Côte-d'Or, Ille-et-Vilaine) sont, eux aussi, exclus d'un dispositif qui, localement, ne les voit pas alors même que l'indicateur de détresse y grimpe. Pour cette population — souvent en recherche d'alternance ou d'un premier emploi plutôt que sur les bancs de la fac — il n'existe pas d'équivalent de Santé Psy Étudiant à ce jour.
Concrètement, pour un lecteur étudiant : si vous avez une carte étudiante, Santé Psy Étudiant reste un droit ouvert, sans avance de frais, quel que soit votre département — la hausse mesurée ici, y compris dans les départements très étudiants comme la Gironde ou l'Ille-et-Vilaine, est une raison de plus de vous en saisir tôt plutôt que d'attendre une urgence. Retrouvez aussi nos ressources sur la vie étudiante pour mieux traverser cette période. Si vous connaissez un proche non-étudiant en difficulté — apprenti, jeune sans emploi, jeune actif —, rappelez-lui que le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et accessible 24h/24, ne demande aucun statut ni justificatif : c'est aujourd'hui le seul filet nationalement uniforme pour cette population que Santé Psy Étudiant ne couvre pas.
Méthodologie et limites
Ce dataset joint deux sources publiques indépendantes et originales : Santé publique France (réseau de surveillance des urgences Oscour, dataset Odissé « gestes auto-infligés — passages aux urgences par département ») pour le taux chez les 18-24 ans, et le SIES/MESR (Atlas régional des effectifs d'étudiants inscrits) pour les effectifs étudiants par département. Après jointure département × année et retrait de trois lignes sans valeur publiée pour la Martinique en 2020-2022 (secret statistique lié à de faibles effectifs), l'échantillon final compte 507 lignes couvrant 102 départements sur cinq années (2020 à 2024).
Toute comparaison entre départements ou groupes de densité étudiante dans cet article est observationnelle : les départements ne sont pas assignés au hasard à un niveau de présence étudiante, et de nombreux facteurs non mesurés ici (offre de soins locale, démographie, contexte économique, pratiques de codage des urgences) peuvent expliquer les écarts constatés. Aucune affirmation de causalité n'est faite dans ce texte, y compris dans la section sur la corrélation ci-dessus et dans la FAQ ci-dessous.
Certaines régions ultramarines reposent sur de très petits échantillons (Martinique : 2 années disponibles sur 5 ; Guadeloupe, Réunion, Mayotte, Guyane, Saint-Martin : 5 lignes chacune, pour des populations réduites) — leurs valeurs, y compris le taux à 0 relevé sur Saint-Martin en 2024, doivent être lues avec prudence et ne pèsent quasiment pas dans les moyennes nationales et régionales calculées sur 507 lignes.
L'effectif d'étudiants inscrits est utilisé comme proxy de présence étudiante locale, faute de donnée de population totale par département dans ce dataset : le partage « forte/faible densité » est donc un partage par effectif absolu d'étudiants inscrits, pas par densité rapportée à la population du département.
Le taux de passages aux urgences dépend aussi du recours aux soins, qui varie selon l'offre locale : un taux plus bas peut refléter moins de détresse réelle, ou un moindre recours aux urgences — ce dataset ne permet pas de distinguer les deux hypothèses.
Le panel n'est pas parfaitement équilibré : la plupart des 102 départements disposent des cinq années 2020-2024, mais certains n'en comptent que deux à quatre selon la disponibilité de la donnée source — c'est ce qui explique que le dataset final compte 507 lignes plutôt que 510 (102 × 5).
Les données utilisées sont agrégées et anonymisées à la source par Santé publique France : aucune donnée individuelle ou nominative n'entre dans ce dataset, qui décrit des comptages départementaux, jamais des cas identifiables.
Questions fréquentes
Qui a droit à Santé Psy Étudiant ?
Le dispositif est réservé aux personnes inscrites dans un établissement d'enseignement supérieur, sur simple présentation d'une carte d'étudiant, quel que soit leur département de résidence ou d'études. Un apprenti sous statut salarié, un jeune inscrit en mission locale ou un décrocheur sans inscription universitaire n'y a pas droit, quel que soit son niveau de détresse — c'est précisément la frontière que cet article interroge à partir des données d'urgences, sans remettre en cause l'utilité du dispositif pour les étudiants qui, eux, peuvent s'en saisir.
Pourquoi les jeunes se scarifient-ils ou se font-ils du mal ?
Les causes des gestes auto-infligés sont multifactorielles (mal-être, isolement, précarité, antécédents) et ce dataset, purement statistique, ne permet pas de les établir. Ce qu'il montre, en revanche, c'est que le taux de passages aux urgences pour ce motif chez les 18-24 ans a progressé de 24,3 % entre 2020 et 2024, sans lien mesurable avec la présence étudiante du département (corrélation de 0,16).
Où trouver de l'aide en urgence psychiatrique quand on n'est pas étudiant ?
Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit, accessible 24h/24 et ne demande aucun statut étudiant ni justificatif. Pour une urgence vitale immédiate, le 15 (SAMU) reste le réflexe. Ces deux numéros sont, à ce jour, les seuls dispositifs nationalement uniformes qui ne dépendent pas d'une inscription dans le supérieur.
La santé mentale des apprentis est-elle suivie comme celle des étudiants ?
Non : un apprenti relève du droit du travail et de la médecine du travail, pas du statut étudiant, et n'a donc pas accès à Santé Psy Étudiant même s'il suit une formation en parallèle de son contrat. Ce dataset montre que des départements à forte activité d'apprentissage et d'alternance peuvent aussi afficher des taux de gestes auto-infligés élevés chez les 18-24 ans — sans qu'aucun dispositif national équivalent à Santé Psy Étudiant ne leur soit dédié.
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